Fiche de lecture – Les esprits animaux – Akerlof et Shiller (2009)

Exemple de fiche de lecture complète.

Depuis l’après guerre, la macroéconomie et la finance ont pris une dimension particulièrement scientifique (anticipations rationnelles, efficience forte des marchés,…)

Or, après le déclenchement de la crise de 2008, les auteurs de ce livre, G. Akerlof (Nobel 2001) et R. Shiller (Nobel 2013) ont voulu mettre en exergue les comportements irrationnels (déjà mis en lumière par Keynes dans les années 1930) qui sont au coeur de l’économie et des marchés financiers.

Ils mettent ainsi en avant 5 motivations non économiques et comportements non rationnels (les « esprits animaux« ) qui se retrouvent dans les 8 plus grandes questions économiques.

« We will never understand important economic events unless we confront the fact that their causes are largely mental in nature. »

La théorie classique offre un cadre confortable. Il en est ainsi de la « main invisible » d’A. Smith, laquelle débouche sur la préférence au libre marché (free market) qui, avec le capitalisme, offrirait l’efficacité et la stabilité, sans intervention de l’Etat.

Les auteurs ne contestent pas l’efficacité du système libéral mais sa stabilité supposée ; le capitalisme est instable, cyclique, et donc l’action des gouvernements est nécessaire et même cruciale.

Les agents poursuivent leur propre intérêt mais cette vue est partiale ; ils poursuivent aussi des buts non économiques et peuvent être irrationnels.

Comme l’écrivait déjà J.M. Keynes dans sa Théorie Générale (1936) :

« Les décisions sont le résultat des esprits animaux »

Les 5 aspects des esprits animaux

1/ LA CONFIANCE

Son opposé, la peur (ou plus précisément la perte de confiance), a longtemps été perçue comme la cause principale des crises, comme l’indique le discours de F.D. Roosevelt en 1933 :

« The only thing we have to fear is fear itself »

Les auteurs reviennent à l’étymologie (confiance, confidence, du latin fido, qui renvoie à la foi et au crédit, du latin credo, croyance).

Or, selon la théorie classique, les agents utilisent l’information disponible pour former des prédictions rationnelles et, partant, des actions rationnelles, sans laisser de place à l’irrationnel, à la foi, aux croyances.

« Confidence implies a behavior that goes beyond a rational approach to decision making. »

Ainsi, les cycles de confiance expliquent les cycles économiques et les cycles financiers, les bulles étant le résultat d’excès de confiance.

Dans la théorie classique : 1°) prise et compte des options possibles ; 2°) des issues correspondantes ; 3°) ; des probabilités de chacune ; 4°) décision. Les auteurs redonnent sa place à l’instinct, au sentiment de confiance / défiance. Ainsi, le confidence multiplier est le corollaire du multiplicateur keynésien ; si les individus ont peur et consomment moins, la réaction en chaîne habituelle du multiplicateur sera négative (baisse de revenus pour les autres agents, lesquels consommeront moins à leur tour, etc.).

Le confidence multiplier de ces auteurs vient donc s’ajouter aux consumer multiplier, investment multiplier et government expenditure multiplier. D’où l’importance des indicateurs de confiance. O. Blanchard a d’ailleurs montré la chute de ces indicateurs aux Etats-Unis peu après l’invasion du Koweït par S. Hussein, puis la chute de la consommation significative qui a suivi, jusqu’à causer la crise de 1990-1991 (« Kuwaiti récession »). La confiance a aussi un effet établi, en dehors de la consommation, sur l’investissement, en partie via la canal du crédit.

2/ LA JUSTICE

Les auteurs reprennent un discours d’Albert Rees qui, après une carrière de professeur à l’université de Chicago, a exercé des fonctions de pouvoir politique (notamment auprès du président Ford), dans lesquelles il devait décider des salaires du personnel. Il a alors évoqué dans un de ses discours avoir pris conscience du fait que la théorie néoclassique du marché du travail exclue un aspect essentiel : la notion de justice.

Un exemple pratique permet de s’en rendre compte, tirée d’une étude de Kahneman, Knetsch et Thaler. Par une chaude journée à la plage, les gens sont prêts à payer une bière fraîche 75% plus chère si elle vient d’un hôtel de luxe que si elle vient d’une épicerie, alors même que l’utilité retirée sera identique. En effet, les agents tiennent à payer un prix « juste », ce qui peut être subjectif, irrationnel.

D’autres études ont montré que les agents sont prêts à payer pour punir ceux qui ne coopèrent pas (Fehr et Gächter), ce qui prouve leur envie de justice dans leurs décisions économiques.

3/ LA CORRUPTION ET LES MAUVAIS COMPORTEMENTS

Le capitalisme produit ce dont les gens pensent avoir besoin et son but est le profit. L’Etat doit pour sa part protéger les consommateurs de la qualité des produits, y compris financiers, car ces derniers sont liés à l’épargne des agents et à leurs futurs revenus. Ce qui explique, par exemple, les audits comptables et financiers, visant à éviter les manipulations et autres fraudes.

Les auteurs font remarquer que les trois dernières récessions aux Etats-Unis (1990-1991, 2001 et 2008) ont vu des scandales de corruption (respectivement la crise des S&L, le scandale Enron, et les subprimes).

4/ L’ILLUSION MONETAIRE

La différence entre valeur nominale et valeur réelle est fondamentale. Les plus grands penseurs de l’économie ont largement étudié cette question, depuis I. Fisher jusqu’à J.M. Keynes. Pourtant, dans les années 1960, le principe d’illusion monétaire a été remis en question par Phillips et surtout par Friedman (reprenant la tradition de « monnaie-voile » chère à J-B. Say).

Pourtant, les trois fonctions de la monnaie rappellent bien son rôle central : 1°) réserve de valeur ; 2°) intermédiaire des échanges ; 3°) unité de compte. En tant qu’étalon de valeur, la monnaie est très importante pour les décisions des agents.

5/ LE DECALAGE ENTRE LES HISTOIRES ET LES FAITS

Les auteurs montrent que le cerveau humain retient surtout les faits sous forme d’histoires (cf. études des psychologues R. Schenk et R. Abelson) et que les grands leaders sont avant tout des bons conteurs.

J. Tirole a lui aussi défendu, dans son livre Economie du bien commun (2016), que l’homo oeconomicus est une commodité théorique qui permet de comprendre certains aspects des comportements individuels mais qu’il faut lui ajouter l’homo psychologicus, l’homo incitatus, l’homo sociales, l’homo juridicus, et l’homo darwinus.

Pour maximiser le bien commun, il s’agirait donc de combiner les intérêts particuliers d’individus placés sous un voile d’ignorance, ce qui reprend la principale idée de la Théorie de la Justice de J. Rawls.

Les 8 grandes questions économiques

1/ Pourquoi des récessions / dépressions ?

La dépression des années 1890 aux Etats-Unis fait suite à un boom des marchés d’actions, avec baisse rapide des prix à la consommation au début de la crise, sans que les travailleurs n’acceptent de baisses de salaires (illusion monétaire + effet de cliquet). Cela conduisit à une hausse du chômage, jusqu’à 18,4% en 1894. La crise se déclencha alors avec une panique financière, un confidence crash (1893), ainsi qu’un bank run, lequel a obligé les banques à courir après les liquidités, conduisant à une hausse des taux d’intérêt et à des faillites d’entreprises. A noter qu’il n’y avait alors pas encore la Fed, créée en 1913, laquelle aurait pu jouer un rôle de prêteur en dernier ressort. Le bank run fut aussi dû au Silver Purchase Act de 1890, qui devait progressivement autoriser la convertibilité en argent (en plus de l’or) de la monnaie papier.

La dépression des années 1930. Après la création de la Fed en 1913, il y eut dans les années 1920 un boom du crédit et une surchauffe de l’économie, avec excès de confiance, corruption et croyance dans des « stories«  (la fameuse « exubérance irrationnelle » dénoncée par A. Greenspan). La Bourse était vue comme un moyen de s’enrichir à coup sûr, message porté par des investisseurs stars comme S. Insull ou encore E. L. Smith.

« Il y a bulle sur un actif lorsque même votre femme de ménage vous dit d’acheter cet actif. »

2/ Pourquoi les banquiers centraux ont-ils tant de pouvoir sur l’économie ?

Les banques centrales fournissent la monnaie banque centrale (M0) et contrôlent l’offre de monnaie. Pour autant, cela n’est pas suffisant pour avoir un véritable impact sur l’économie, en particulier en cas de crise de confiance ou de récession. Leur outil principal pour cela est la fixation des taux d’intérêt directeurs, avec toutefois un plancher (0%), nécessitant le développement de politiques non conventionnelles, visant à sauver les économies (dont certains établissements porteurs d’un risque systémique ou, dans le cas de la zone euro, des pays entiers). Le rôle central est ici celui d’assurer la confiance dans le système (interbancaire mais aussi concernant la solvabilité des Etats).

3/ Pourquoi y a-t-il des personnes tenus en dehors de l’emploi ?

Selon la théorie classique, tout chômage est volontaire (refus de travailler au salaire de marché). La théorie du salaire d’efficience veut contrebalancer ce raisonnement : avec le travail, la transaction ne se termine pas lorsque le prix est fixé ; au contraire, elle commence à ce moment-là car le travailleur sera d’autant plus productif qu’il sera bien payé.

Ainsi, il est possible qu’il y ait un écart entre le salaire payé par les employeurs – assez élevé pour garantir une bonne productivité – et le salaire accepté par les demandeurs d’emploi, d’où le possible existence d’un chômage involontaire.

Il y a chômage à l’équilibre car les employeurs doivent payer davantage leurs salariés afin qu’ils soient efficaces. Et s’il n’y avait pas de chômage, il y aurait moins d’incitation pour les travailleurs à être productifs pour conserver leur emploi (des études montrent que lorsque le chômage baisse, l’absentéisme augmente). On retrouve ici l’idée de « justice » : le salarié recherche un salaire qu’il estime « juste », lequel est souvent plus élevé que le salaire d’équilibre et crée du chômage.

4/ Pourquoi y a-t-il un arbitrage entre inflation et chômage à long terme ?

Les auteurs reviennent ici sur la courbe d’A. W. Phillips de 1958 ainsi que sur sa réinterprétation par M. Friedman, ce dernier affirmant que la courbe originelle n’était vraie qu’à court terme, avec les effets de l’illusion monétaire. Ils montrent qu’il y a rigidité des salaires à la baisse (effet de cliquet) et illusion monétaire, surtout en situation de déflation, ce qui créé du chômage. Un cas empirique récent est celui du Canada, lors du « Great Canadian Slump » : le gouverneur de la banque centrale canadienne, J. Crow, réussit à ramener le taux d’inflation de 4,8% à 1,8% mais au prix d’un taux de chômage relevé jusqu’à 11,3% en 1992, un point haut depuis la Grande Dépression.

5/ Quels sont les déterminants de l’épargne ?

Le taux d’épargne serait lui aussi régi par les esprits animaux. L’effet des taux d’intérêt composés est si puissant que des plans d’épargne retraite sont automatiquement proposés aux salariés dans de nombreux pays, afin d’inciter à l’épargne. Mais cela laisse souvent place à un désarroi irrationnel, la plupart des individus se contentant du plan d’épargne par défaut proposé par leur entreprise.

Le levier de l’épargne a été largement utilisé dans les pays émergents à développement rapide, en particulier par Singapour avec son Central Provident Fund (CPF).

6/ Pourquoi tant de volatilité sur les marchés financiers ?

Les auteurs remontent à la métaphore du concours de beauté keynésien où, pour gagner le prix, les individus choisissent de faire un classement au plus près du classement qu’ils jugent moyen, en réfléchissant selon le goût des autres et non le leur propre (suivi de la tendance, mimétisme).

Cela est d’autant plus fondamental que les cours boursiers influencent aussi l’investissement des entreprises, selon le Q de Tobin (plus ce ratio est grand, plus l’incitation à investir est grande), générant un cercle vertueux ou vicieux.

7/ Qu’est-ce qui explique le cycle des prix de l’immobilier ?

Dans les années 1990, nouvelle « story » selon laquelle l’investissement immobilier serait particulièrement rentable. Avec encore une fois l’illustration de l’illusion monétaire (comparaison entre le prix du bien estimé aujourd’hui et le prix payé à l’achat il y a dix ou vingt ans, surtout après plusieurs années de forte inflation dans les années 1980).

8/ Pourquoi les minorités sont-elles plus pauvres ?

Malgré la fin de la ségrégation depuis 1965, les Afro-Américains restent nettement plus pauvres (24% vs 8% pour les Blancs) et deux fois plus touchés par le chômage. Les auteurs avancent entre autres une autre « story« , celle de la ségrégation, de la logique du « nous contre eux », avec un sentiment de justice particulier qui s’y rattache. Cela se rajoute aux explications plus classiques (moindres qualifications, peu de patrimoine, discrimination,…)

La discrimination positive à l’encontre des minorités est donc défendue par les auteurs.

Voilà, vous connaissez maintenant les 5 aspects des « esprits animaux » : la confiance, la justice, les mauvais comportements, l’illusion monétaire et les « stories » et leur rôle central dans les plus grandes questions économiques : les crises, le rôle des banques centrales, le chômage, son lien avec l’inflation ou plus précisément avec la déflation, l’épargne, la volatilité, les prix immobiliers et les inégalités !

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