Fiche de lecture – Vers la guerre – Graham Allison (2017)

L’Amérique et la Chine dans le Piège de Thucydide ?

Deuxième exemple de fiche de lecture complète.

Politologue, professeur émérite à Harvard, fondateur et doyen de la Kennedy School of Government, l’école publique d’affaires de Harvard., Graham Allison a été conseiller de plusieurs secrétaires d’Etat à la Défense sous les présidences de R. Reagan, B. Clinton et B. Obama.

Dans cet ouvrage, G. Allison revient sur les grands conflits de l’histoire dus à l’émergence d’une nouvelle puissance venant concurrencer une puissance déjà en place. Il alerte ainsi sur le risque de conflit armé entre les Etats-Unis et la Chine, en donnant toutefois en fin d’ouvrage des pistes visant à éviter cette issue.

Première partie : Le réveil de la Chine

Depuis la fin du XXe siècle, le développement de la Chine est très rapide. Elle n’est pas non plus en reste concernant l’éducation ou encore les nouvelles technologies, étant aujourd’hui leader mondial dans la production d’ordinateurs, de semi-conducteurs et d’équipements de communication, ainsi que de produits pharmaceutiques (un point d’ailleurs particulièrement décrié dans le monde Occidental dans le contexte actuel).

Mais le poids économique ne suffisant pas pour asseoir une puissance, la Chine développe aussi depuis plusieurs années un large soft power. Elle contourne les institutions historiques dont les clés sont détenues par les Etats-Unis (FMI, Banque Mondiale) en créant ses propres institutions, à l’instar de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), concurrente locale de la Banque mondiale, et qui compte aujourd’hui cinquante-sept pays partenaires. Enfin, le fameux projet de nouvelle route de la soie (One Belt One Road, OBOR) a clairement pour but l’émergence de nouveaux liens diplomatiques dans toute l’Eurasie et l’Afrique.

Voir en fin d’articles pour quelques « fun facts » concernant le développement très rapide de la Chine ces dernières années.

Deuxième partie : Les leçons de l’histoire

L’auteur développe ici sa thèse centrale : dans le passé, dès qu’une puissance ascendante a menacé de supplanter une puissance établie, des tensions structurelles émergent et aboutissent à un conflit armé dans la majorité des cas. Depuis le XVe siècle, sur seize cas où une puissance nouvelle a défié une puissance établie, douze conflits armés ont vu le jour.

« Plus vous saurez regarder loin dans le passé,

plus vous verrez loin dans le futur » – Winston Churchill

« Le passé n’est qu’un prologue » – William Shakespeare

En 490 avant notre ère, la cité-Etat de Sparte était une puissance dominante bien installée en Occident, tenant en respect tout le chapelet d’autres cités-Etats autogérées aux alentours. Mais avec l’invasion perse qui eut lieu cette année-là, les Grecs ont dû s’unir, avec un rôle crucial joué par Athènes, qui voudra à partir de là que les autres cités, dont Sparte, reconnaissent sa puissance. Au départ, Sparte joue de sa diplomatie pour circonvenir les ambitions de sa rivale (paix de Trente Ans signée en -446) mais cela ne suffira pas.

La cité-Etat de Mégare, allié de Sparte, va notamment cristalliser les tensions, et en -432, Périclès impose le « décret mégarien », lequel impose des sanctions économiques à Mégare. Bien que conforme au traité de paix signé quelques années auparavant, cette décision d’Athènes sera vue comme une provocation par Sparte.

« La guerre est le domaine du hasard » – Carl Von Clausewitz

La concurrence croissante entre les deux cités a fini par les conduire à la guerre, en raison de trois facteurs principaux selon l’auteur : 1/ l’intérêt national ; 2/ la peur ; 3/ le sens de l’honneur. En deux mots, en raison de l’hubris de l’une et de la paranoïa de l’autre.

Troisième partie : L’orage qui menace

La Chine : une culture différente ?

Le pays est souvent désigné par l’expression « Empire du milieu » (« zhong guo » en chinois). Cela renvoie à un principe civilisationnel posant la Chine au centre de l’univers.

« Connais ta place dans le monde » – Confucius

La Chine s’est montrée relativement peu conquérante dans l’histoire et, comme l’écrit H. Kissinger, « n’a jamais épousé la notion américaine d’universalisme visant à imposer ses valeurs à toute la planète ». Mentionnons aussi la racine grecque du mot « catholique » (« katholicos », signifiant universel), permettant aussi de distinguer la civilisation chinoise de la civilisation européenne.

La vrai montée en puissance de la Chine dans la période moderne peut être datée à 1949, avec la victoire des communistes de Mao Zedong (faisant suite aux humiliations subies face à la Grande-Bretagne d’abord – guerres de l’opium au milieu de XIXe siècle – et au Japon ensuite – invasion de la Chine en 1937). L’actuel président chinois Xi Jinping en est un digne héritier spirituel, étant le fils du vice-Premier ministre Xi Zhongxun, proche de Mao.

Xi Jinping s’est aussi largement inspiré de l’ancien Premier ministre de Singapour, Lee Kuan Yew, et mène un programme politique particulièrement ambitieux qui repose sur quatre piliers :

  • Revitaliser le Parti (dont lutte contre la corruption)
  • Restaurer le nationalisme et le patriotisme
  • Mettre en oeuvre des séries de réformes économiques structurelles
  • Réorganiser et reconstruire l’armée

« Le plus grand rêve de la Chine,

c’est la grande renaissance de la nation chinoise » – Xi Jinping, 2012

Vers un choc des civilisations ?

Rappelons la définition de Samuel Huntington selon lequel une civilisation se définit « à la fois par des éléments objectifs communs, comme le langage, l’histoire, la religion, les coutumes ou les institutions, et par l’auto-identification subjective des individus qui s’en réclament. »

La Chine et quelques autres Etats forment ainsi la civilisation « confucéenne », et les Etats-Unis appartiennent à la civilisation « occidentale ». Dans son ouvrage « Le Choc des civilisations« , Huntington développe ses arguments et donne cinq points de divergence majeurs entre ces deux civilisations :

  • Primauté de la société vs Primauté de l’individu
  • Confiance vs Méfiance envers le gouvernement
  • Identité définie par la race ou non
  • Méfiance envers le reste du monde, les étrangers, ou non
  • Perception longue vs courte du temps

Des stratégies différentes : jeu d’échecs vs jeu de go

L’Histoire montre que la Chine est peu adepte de la confrontation militaire directe, qu’elle n’a tendance à utiliser qu’en dernier ressort. L’auteur évoque une analogie entre le jeu d’échecs et le « weiqi » (jeu de go) : dans le premier, il faut s’efforcer de dominer le centre du plateau et conquérir frontalement l’adversaire pour le détruire totalement, tandis que dans le second, il faut encercler l’ennemi et obtenir, progressivement, un gain relatif.

La Chine n’a cependant pas toujours dit non à la guerre

Depuis 1949, la Chine a utilisé la force militaire à quatre reprises, certes de manière modérée : 1/ en Corée (1950-1953) ; 2/ à la frontière avec l’URSS ; 3/ dans la crise du détroit de Taïwan (1996) ; 4/ en mer de Chine actuellement.

De leur côté, les Etats-Unis, relativement prompts à s’engager militairement, n’ont remporté aucun des principaux conflits directs dans lesquels ils se sont engagés depuis 1945 (Corée, Vietnam, Irak, Afghanistan).

L’auteur montre donc qu’une confrontation armée entre les deux nations est tout à fait envisageable, une simple étincelle pouvant générer un incendie très grave, même en dépit d’une chaîne de réactions chacune très mesurée. De ce point de vue, les ambitions de Pékin en mer de Chine et les nombreux traités diplomatiques liant Washington à Taïwan, Hong-Kong ou encore au Japon, sont sources d’inquiétudes.

Quatrième partie : pourquoi la guerre n’est pas inévitable

Sur les seize cas identifiés, depuis le XVe siècle, où une puissance émergente a défié une puissance établie, quatre n’ont pas débouché sur un conflit armé.

  • Espagne vs Portugal (résolution pacifique avec le traité de Tordesillas signé en 1494, partageant l’Amérique latine en deux (grosso modo, l’équivalent actuel du Brésil pour les Portugais, et les territoires à l’ouest pour l’Espagne)
  • Etats-Unis vs Royaume-Uni
  • Allemagne vs France et Royaume-Uni
  • Etats-Unis vs Russie

L’auteur identifie donc diverses clés permettant d’éviter un conflit armé :

  • L’intervention d’autorités supérieures (comme le pape Alexandre VI pour le traité de Tordesillas)
  • L’intégration à des institutions économiques, politiques ou sécuritaires supranationales (UE, OTAN,…)
  • Le pragmatisme des hommes d’Etat impliqués (intérêts communs, calcul avantages/coûts)
  • Un temps d’action inopportun (notamment si la puissance en place réagit trop tard)
  • Une culture commune
  • L’arme nucléaire et l’équilibre de la terreur qui en découle
  • Une forte interdépendance économique
  • Une situation intérieure et extérieure (sphère d’influence) sous contrôle

Les solutions proposées

L’auteur défend le développement de l’histoire appliquée et la création de corps de conseillers historiques, sur le modèle des conseillers économiques déjà existants. Le but : étudier les situations comparables qui se sont présentées dans l’histoire et ainsi être en mesure d’effectuer des choix plus éclairés aujourd’hui et demain.

Plusieurs questions sont alors à étudier pour le cas Etats-Unis vs Chine : 1/ quels sont les intérêts vitaux ? ; 2/ quelles sont les intentions de la Chine ? ; 3/ quelle stratégie adopter ? ; 4/ quels sont les défis intérieurs à relever ?

Plusieurs stratégies sont finalement possibles : adaptation, déstabilisation, négociation ou tentative de définition d’une nouvelle relation.

« Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s’éveillera,

le monde entier tremblera. » – Napoléon, 1817

Les « fun facts » sur le développement récent de la Chine :

  • Entre 2011 et 2013, la Chine a produit et utilisé plus de ciment que les USA sur la totalité du XXe siècle !
  • En 2014, un gratte-ciel de cinquante-sept étages a été érigé en dix-neuf jours !
  • La Chine dispose du système autoroutier le plus vaste du monde, 50% plus vaste que celui des USA !
  • Son réseau ferroviaire à grande vitesse est aujourd’hui plus étendu que la totalité des autres réseaux dans le monde !
  • Dans les années 1980, 90% des Chinois vivaient avec moins de 2$ par jour, contre 3% aujourd’hui !
  • En 1949, l’espérance de vie était de 36 ans et l’illettrisme touchait 80% de la population ; en 2014, l’espérance de vie était de 76 ans et 99% de la population savait lire et écrire !
  • C’est en Chine que l’on trouvait le plus de milliardaires en 2015, et le pays produit un nouveau milliardaire par semaine !
  • La Chine est à présent leader mondial pour la production d’ordinateurs, de semi-conducteurs et d’équipements de communication, ainsi que de produits pharmaceutiques ! (un point d’ailleurs particulièrement décrié dans le contexte actuel…)
  • Malgré une part du budget consacrée à la défense relativement moyenne (2% du PIB depuis la fin des années 1980, contre 4% pour les Etats-Unis), la Chine a en trente ans multiplié par huit ses capacités militaires !
  • Sur les 500 superordinateurs les plus rapides au monde, la Chine en abrite 167, soit davantage que les Etats-Unis. Le plus performant d’entre eux, en 2016, a été construit exclusivement avec des processeurs chinois !

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